En guise d'introduction

Dans Apologie pour l'histoire (1), Marc Bloch cite ce proverbe arabe : "Les hommes ressemblent plus à leur temps qu'à leurs pères." La découverte des origines, si cela a un sens, n'est pas le fin mot de l'histoire. Et les historiens – mais pas seulement – ne doivent pas commettre l'erreur de penser qu'une filiation égale une explication.

Un peu plus loin, M. Bloch ajoute : "Pour qu'une société pût être déterminée tout entière par le moment immédiatement antérieur à celui qu'elle vit, il faudrait que les échanges entre les générations s'opérassent seulement à la file indienne, les enfants n'ayant de contacts avec leurs ancêtres que par l'intermédiaire des pères." Or, on va le voir, cela n'est jamais évidemment le cas (2).

En abordant ce thème, on touche directement à la question du partage et de la transmission. Dans son dernier ouvrage (3), Maurice Godelier pointe le fait que l'on a très souvent pensé à tort la descendance indépendamment de l'alliance. C'est ne pas voir que la descendance "engage les représentations et les valeurs que les sociétés attachent à l'homme et à la femme, à leurs rôles dans la société et à ce que l'un et l'autre peuvent transmettre à travers leurs enfants" (4). Les règles de la descendance comptent autant que celles de l'alliance. Il faut s'allier (pas avec n'importe qui) pour faire des enfants. Mais les enfants forment de nouvelles alliances. C'est pourquoi ces questions – Qui en a la garde ? À quel clan appartiennent-ils ? Qui décide ? – ne sont pas secondaires.

M. Godelier note au passage que "l'importance et la protection accordées par la société à l'enfant pour le mettre à l'abri des séparations et des ruptures d'alliance de ses parents sont de plus en plus fortes". "Quand Thésée atteignit l'adolescence et qu'il révéla, outre la force de son corps, une vaillance et un courage inébranlable, soutenu par l'intelligence et la réflexion, raconte Plutarque, Aïthra le conduisit devant le rocher. Elle lui révéla sa naissance et lui dit de retirer les signes de reconnaissance laissés par son père, puis d'embarquer pour Athènes."

Au début du sixième siècle, l'empereur Justinien a fait rassembler les éléments du droit romain. Dans le Digeste, on lit que selon le juriste Julius Paulus Prudentissimus : "Parce que [la mère] est toujours certaine, même si elle aura conçu illégitimement : en vérité le père est celui que les noces désignent (5)."

La question reste sensible, puisque la justice allemande a décidé, en 1998 : "La mère d'un enfant est la femme qui lui a donné naissance (6)." Et en 2002, la Cour d'appel de Rennes a rendu un jugement qui fait jurisprudence, concernant un couple qui avait fait appel à la gestation pour autrui : "Considérant que la loi française ne donne pas une définition de la mère tout comme elle ne dit pas que le mariage est l'union d'un homme et d'une femme tant ces notions sont inscrites dans les mentalités depuis des siècles ; que l'adage latin mater semper certa esté qui signifie que la mère est celle qui a accouché de l'enfant trouve application en France même si ce principe est atténué par la possibilité d'accoucher anonymement et par l'obligation qu'a le plus souvent la mère naturelle de reconnaître son enfant ; qu'il est donc patent qu'en droit français la mère est celle qui porte l'enfant et lui donne la vie en le mettant au monde ; qu'en conséquence la réalité génétique seule ne crée pas la filiation maternelle (7)."

"Aristote dict qu'en certaine nation où les femmes estoient communes, on assignoit les enfans à leurs peres par la ressemblance", relève Montaigne. Dans un autre chapitre, il s'interroge : "Je croy qu'en ce que recite Herodote de certain destroit de la Lybie, qu'on s'y mesle aux femmes indifferemment, mais que l'enfant, ayant force de marcher, trouve son pere celuy vers lequel, en la presse, la naturelle inclination porte ses premiers pas, il y a souvent du mesconte." (8) Dommage, l'image était belle, parce que fausse sans doute.

Le père est-il toujours aussi incertain ?

Diderot, après Spinoza, aborde ce thème sous l'angle du déterminisme et avec humour. "Comment se fait-il qu'avec un tact aussi fin, une si grande sensibilité pour les beautés de l'art musical ; vous soyez aussi aveugle sur les belles choses en morale, aussi insensible aux charmes de la vertu ?" Le neveu de Rameau : "C'est apparemment qu'il y a pour les unes un sens que je n'ai pas ; une fibre qui ne m'a point été donnée, une fibre lâche qu'on a beau pincer et qui ne vibre pas ; ou peut-être c'est que j'ai toujours vécu avec de bons musiciens et de méchantes gens ; d'où il est arrivé que mon oreille est devenue très fine, et que mon cœur est devenu sourd." Mais l'explication ne s'arrête pas là ! "La molécule paternelle était dure et obtuse ; et cette maudite molécule première s'est assimilé tout le reste." (9)

Notes

1. Marc Bloch, Apologie pour l'histoire ou Métier d'historien, Quarto Gallimard, 2006, p. 873 et 877.
2. En France, le Code civil indique même : "L'enfant a le droit d'entretenir des relations personnelles avec ses ascendants. Seul l'intérêt de l'enfant peut faire obstacle à l'exercice de ce droit." Article 371-4.
3. Maurice Godelier, Lévi-Strauss, Seuil, 2013, p. 129-130. 
4. Est-on d'ailleurs quelque chose, encore aujourd'hui, quand on n'a pas d'enfant ?
5. Julius Paulus Prudentissimus a vécu au troisième siècle. Cette citation – Quia [mater] semper certa est, etiam si volgo conceperit : pater vero is est, quem nuptiae demonstrant – est tirée du Digeste (encore nommé Pandectes), Livre II, 4. 5.
6. La décision de la justice allemande : Mutter eines Kindes die Frau, die es geboren hat. Source : Juli 1998 : Artt. 1 Nr. 1, 17 § 1 des Ersten Gesetzes vom 16. Dezember 1997 : Gemäß § 1591 des Bürgerlichen Gesetzbuches (BGB).
7. L'arrêt de la Cour d'appel de Rennes : Arrêt 01/02471, 4 juillet 2002.
8. Montaigne, Les Essais, "De la ressemblance des enfans aux peres", PUF, 1999, Livre II, ch. 37, p. 763. "De l'affection des pères aux enfans", PUF, 1999, Livre II, ch. 8, p. 399.
9. Diderot, Le Neveu de Rameau, Folio, 1972, p. 111-112.